Le rôle des médias
p. 275-290
Texte intégral
Dans les démocraties modernes, les médias sont indispensables à la formation de l’opinion publique. Leur base juridique en République fédérale d’Allemagne (RFA) est la Loi fondamentale, dont l’article 5, alinéa 1, stipule : « La liberté de la presse et la liberté d’informer par la radio, la télévision et le cinéma sont garanties. Il n’y a pas de censure. » Dans un souci de préservation de leur indépendance politique, les médias sont protégés à la fois contre l’influence de l’État et contre une sujétion économique unilatérale liée à la constitution de monopoles. Les modalités des garanties constitutionnelles de liberté de la presse et de la radio figurent dans la loi fédérale sur la radiodiffusion (Bundesrundfunkgesetz), la législation et les traités (Staatsverträge) des Länder, et la jurisprudence de la Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht). L’Union européenne (UE) revendique également des compétences dans le domaine des médias1.
Il est admis que la Constitution confère aux médias un rôle d’orientation du débat public2, et les droits fondamentaux affirmés par la Loi fondamentale en matière de communication ont pour finalité de permettre la formation libre d’une opinion à la fois individuelle et publique. Les médias ont ici une fonction de médiateur, dans la mesure où ils diffusent des informations, émettent des avis et critiquent la vie politique. Ils ne sont en aucun cas de simples canaux de diffusion neutres qui transmettraient les messages entre communicateurs et destinataires. De par leur fonction d’information, d’articulation et de critique, ils jouent un rôle politique indépendant et contrôlent de façon efficace les instances publiques et les décideurs : c’est ainsi qu’on les a qualifiés de « quatrième pouvoir ».
Les médias exercent une influence autonome sur la formation de l’opinion publique, même s’ils font partie de mécanismes d’action complexes. Loin de se contenter de retranscrire la vérité, ils construisent eux-mêmes leur propre réalité. Leur couverture des événements répond à des critères de sélection qui obéissent à un certain nombre de contraintes : économiques, médiatiques3, techniques, organisationnelles. Les journalistes ont également une certaine conception de leur rôle et des règles à respecter qui influencent l’agenda médiatique4. Plusieurs effets de l’action des médias ont été recensés dans des études récentes : la « définition des priorités » (agenda setting) par les médias détermine les thèmes jugés actuels, importants et nécessitant une solution ; leurs méthodes sont le « cadrage » (framing) – qui définit le cadre d’interprétation d’un thème – et l’« amorçage » (priming) – qui, lui, est un travail sur les critères d’évaluation par le contexte de l’information5.
La structure et l’évolution du paysage médiatique
Le rôle des médias dans la formation de l’opinion publique a considérablement changé ces dernières années. Cette évolution se caractérise par une diffusion permanente de l’information dans tous les secteurs de la société (« société médiatique »). Par ailleurs, le terme « démocratie médiatique » témoigne de l’importance croissante des médias comme instrument et acteur de la communication politique. Ces deux tendances sont étroitement liées aux bouleversements du paysage médiatique allemand, que l’on peut résumer par trois restructurations marquantes6 :
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l’avènement du « système de radiodiffusion à deux secteurs », avec la présence de radiodiffuseurs publics et privés depuis 1984 ;
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le « processus de concentration » dans le secteur de la presse depuis 1990 ;
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l’apparition et l’implantation des « nouveaux médias ».
L’avènement du « système de radiodiffusion à deux secteurs »
L’apparition des radiodiffuseurs privés a durablement transformé le paysage médiatique allemand au milieu des années 1980. Les deux chaînes publiques ARD et ZDF ont vu s’établir un certain nombre d’opérateurs privés. Les programmes se sont diversifiés et les compétences d’intermédiation des médias se sont développées.
L’autorisation des opérateurs privés a longtemps été controversée. La voie a été libérée par un jugement de la Cour constitutionnelle fédérale de 1981, qui a précisé que les chaînes publiques étaient l’une des formes d’organisation de la radiodiffusion en RFA, mais qu’elles ne pouvaient en revendiquer l’exclusivité. L’avènement des chaînes privées s’est réalisé à la suite de la mise en œuvre de quatre projets pilotes de télévision par câble, d’abord à Mannheim-Ludwigshafen, puis à Berlin, Munich et Dortmund. Les Länder ont ensuite adopté, entre 1984 et 1989, les Landesmediengesetze, ou lois régionales sur les médias, autorisant les radiodiffuseurs privés. La délivrance d’autorisations et le contrôle des chaînes privées ont été confiés aux agences régionales des médias, ou Landesmedienanstalten, qui accueillent des représentants des principaux groupes sociaux, leur organisation variant d’un Land à l’autre. Des règles communes régissant le secteur de la radiodiffusion ont été adoptées en 1987 par un traité, amendé depuis à de nombreuses reprises. La Cour constitutionnelle fédérale, quant à elle, a rendu un jugement dès 1986, précisant les principaux fondements juridiques qui régissent aujourd’hui encore les rapports entre chaînes privées et publiques. Ce jugement stipule également que les secondes sont chargées d’une « couverture fondamentale » de l’information, indispensable à la population. Trois éléments sont pris en compte : la technologie permettant de diffuser les programmes dans l’ensemble du territoire, les normes qui régissent le contenu des programmes et, enfin, la garantie d’un équilibre entre les différents types de programmes. La Cour est favorable à l’idée selon laquelle les opérateurs privés ne peuvent assurer la couverture de ces événements de la même façon. En effet, d’une part, leurs capacités techniques de réception sont limitées et, d’autre part, ils sont soumis à la nécessité financière de diffuser des programmes attirant un large public. Ainsi, les chaînes publiques et privées se complètent et se légitiment mutuellement.
Les opérateurs commerciaux ont considérablement développé leurs parts de marché depuis qu’ils sont autorisés. En raison de leur portée de diffusion, RTL et SAT 1 se sont rapidement trouvées en concurrence directe avec les chaînes de télévision publiques. En revanche, le secteur des radios privées n’a pas évolué de la même façon. Certaines stations à couverture nationale ont eu du succès, tandis que les radios locales ont eu beaucoup de difficultés à s’implanter. Ces deux types de stations programment beaucoup de musique. Les radios privées, en tant qu’entreprises commerciales, sont obligées de choisir les émissions susceptibles d’attirer les budgets publicitaires. L’impact de cette soumission des médias aux exigences économiques, qui fait suite à la déréglementation des opérateurs publics, est controversé. Les opérateurs publics, étant d’abord financés par la redevance, obéissent à des contraintes en matière de programmes et doivent fournir une information équilibrée. Mais le secteur public est également gagné par la course à l’audimat ; cette évolution doit être rapprochée du phénomène plus global de dépolitisation et de démocratisation des programmes télévisés.
L’autorisation des radiodiffuseurs privés a entraîné un élargissement considérable et une diversification des émissions de télévision. Fin 2003, un ménage moyen avait accès à plus de 41 chaînes7. Celles-ci diffusent aujourd’hui 24 heures sur 24 et ont beaucoup modifié la teneur de leurs programmes. Les émissions de divertissement se sont diversifiées et ont gagné du terrain. Ce sont celles qui réalisent une bonne audience et obtiennent les meilleurs créneaux horaires de diffusion. Les opérateurs privés tels RTL, SAT 1 et ProSieben diffusent en majorité des émissions de divertissement, de fiction ou non, et ne consacrent aux informations qu’un cinquième environ de la durée totale des émissions. Sur les chaînes publiques, presque la moitié des créneaux horaires sont occupés par des émissions d’information de différents formats8. La part des émissions d’information consacrées à la politique par ARD et ZDF est nettement supérieure à celle des chaînes privées, qui privilégient le sport, les sujets de société et le divertissement. Le style et la présentation des émissions d’information, à l’exception du Tagesschau, journal télévisé qui est la principale émission d’information d’ARD et qui occupe une place à part9, ont beaucoup changé ces dernières années. D’une façon générale, plus de temps et plus d’images sont consacrés à la politique et celle-ci est présentée de façon moins solennelle. Les nouvelles formes d’infodivertissement sont de plus en plus populaires10.
Cette plus grande diversité de l’offre s’accompagne d’une fragmentation du public. La télévision cible de plus en plus ses téléspectateurs et cherche à toucher certains groupes de la population avec des offres spécifiques : seules les grandes manifestations sportives rassemblent la « nation télévisuelle » devant le petit écran autour d’un même programme. L’avènement de la télévision numérique en Allemagne avec les liaisons par câble, satellite et voie hertzienne, prévu d’ici 2010, renforcera probablement cette tendance. En outre, les ménages sont de plus en plus nombreux à regarder la télévision de façon individuelle ; le « zapping » diminue la qualité de contact de la télévision. La course à l’audimat et la lutte pour capter l’attention du public se sont considérablement exacerbées11.
Le « processus de concentration » dans le secteur de la presse
La concentration dans le secteur de la presse s’est fortement intensifiée depuis le début des années 1990. L’Allemagne continue toutefois à se distinguer par une offre de quotidiens plutôt diversifiée et à fort tirage12. Il s’agit en majorité de titres régionaux et locaux, et rares sont ceux qui arrivent à atteindre des lecteurs au-delà de leur région. Les principaux titres sont le Süddeutsche Zeitung, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Die Welt et le Frankfurter Rundschau. Les hebdomadaires nationaux jouent également un rôle important dans la couverture de la politique (par exemple Die Zeit et le Rheinischer Merkur/Christ und Welt), tout comme les magazines politiques hebdomadaires (Der Spiegel, Focus). Les journaux à fort tirage pèsent d’un poids qu’il ne faut pas négliger, notamment le Bild, lu quotidiennement par 12,1 millions de personnes13. L’évolution des tirages de la presse commence à se stabiliser globalement, malgré un léger recul dans certains secteurs. Au premier trimestre 2004, la Fédération allemande des éditeurs de presse (Bundesverband der deutschen Zeitungsverleger) estimait le tirage total de l’ensemble des journaux allemands à 28,3 millions d’exemplaires14.
La majorité des journaux se considère comme indépendants des partis ou des doctrines. La presse des partis, en majorité achetée par leurs membres, ne joue qu’un rôle mineur. On peut citer, entre autres, Vorwärts (750 000 exemplaires, mensuel, Sozialdemokratische Partei Deutschlands [SPD]), Bayernkurier (80 000 exemplaires, hebdomadaire, Christlich Soziale Union [CSU]), Die liberale Depeche (75 000 exemplaires, bimestriel, Freie Demokratische Partei [FDP]) et Schrägstrich (48 000 exemplaires, trimestriel, Bündnis 90/Die Grünen). Le quotidien Neues Deutschland, proche du Partei des Demokratischen Sozialismus (PDS), occupe une place à part : avec un tirage de 51 079 exemplaires, il lutte pour sa survie15. Les sociaux-démocrates détiennent en outre, par l’intermédiaire de leur imprimerie appelée Deutsche Druck- und Verlagsgesellschaft GmbH, des participations dans de nombreux quotidiens, notamment (depuis avril-mai 2004) dans le Frankfurter Rundschau, qui connaît des difficultés économiques16.
La réunification allemande a entraîné une restructuration du secteur de la presse. Contrairement à ce qui s’est passé avec les radiodiffuseurs privés et publics, dont les structures se sont rapidement rapprochées à l’Est et à l’Ouest, le paysage de la presse s’est d’abord morcelé. Le marché des quotidiens a été le plus touché. La concurrence économique massive visant à évincer les concurrents, encouragée par la politique de cession de la Treuhandanstalt (THA), organisme chargé de privatiser l’économie est-allemande, a induit une concentration très rapide dans les nouveaux Länder. Ceci a entraîné la constitution de monopoles autour d’un seul titre. Le marché de l’Est est dominé par quelques grands titres à fort tirage qui couvrent des zones de diffusion nettement plus étendues qu’à l’Ouest. Les quotidiens et hebdomadaires nationaux, traditionnellement considérés à l’Ouest comme des médias de premier plan et qui déterminent de façon importante le débat politique, se vendent mal à l’Est.
En outre, la crise qui perdure depuis quelques années et la baisse des budgets publicitaires ont provoqué la disparition de certains journaux. Ce phénomène touche surtout la presse locale et régionale. Plus de 50 % des villes, rattachées ou non à un Kreis (circonscription administrative), n’ont plus qu’un seul quotidien ; à l’Est, ce chiffre atteint même 70 %. La rationalisation et l’externalisation des rédactions locales, leur restructuration en centre de profits et la réduction des effectifs témoignent de la pression sur les coûts, qui, selon les critiques, nuit à la diversité et à la qualité des produits de presse. La diversité des titres du marché des quotidiens est principalement un « pluralisme de façade », car les grandes maisons d’édition dominent des pans entiers de la presse malgré les restrictions imposées par la législation sur les ententes. La part de marché des dix principaux groupes de presse est de 56 % pour les journaux vendus par abonnement et la presse populaire à grand tirage. On table sur une progression de la concentration dans l’édition et sur l'accès au monopole du marché des journaux17.
L’apparition et l’implantation des « nouveaux médias »
L’abolition de la frontière entre presse écrite, radio et télévision est l’un des principaux bouleversements intervenus dans ce contexte. Depuis l’apparition des radiodiffuseurs privés dans les années 1980, de nombreux groupes de presse ont mis en place des programmes en ligne où sont proposées des émissions de radio et de télévision. Cette concentration qui touche l’ensemble des médias et les risques qui en découlent ont été baptisés « imbrication diagonale des médias ».
Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), qui mêlent communication individuelle et communication de masse, sont concernées. Les « nouveaux médias » combinent outils classiques (presse écrite, radio, télévision/vidéo), informatique et télécommunications (téléphone, télétransmission de données, téléphonie mobile, micro-ordinateurs, etc.). La production, la transmission et l’utilisation des médias sont intégrées. Le terme d’« environnement médiatique » désigne le rôle nouveau joué par les technologies de la communication : le public n’est plus passif et les téléspectateurs participent activement à la constitution de l’opinion publique médiatique.
Internet est un espace de communication numérique et interactif qui, malgré une certaine dérive commerciale, permet une communication souple, en réseau et proche des citoyens. L’Office fédéral des statistiques (Statistisches Bundesamt) estime que 16 millions de foyers disposent d’un accès à Internet18. Les taux de croissance annuels de ce nombre d’accès observés à la fin des années 1990 – caractérisées par le boom de cette technologie – ont été de 60 %. Après le ralentissement de la diffusion d’Internet ces derniers temps, l’année 2003 a encore enregistré un regain de croissance de 44 % par rapport à 200219.
Le rôle d’Internet dans la modification des paramètres de la communication politique ne peut pas encore être évalué précisément. Les « nouveaux médias » offrent la possibilité d’un accès à l’information illimité et non filtré. De nouveaux instruments de communication politique ont vu le jour, parmi lesquels les offres en ligne des acteurs politiques (sites de candidats aux élections, campagnes en ligne, représentations virtuelles des structures des partis, cybergouvernement).
Internet est également utilisé par la base pour réaliser des projets, comme les actions de protestation des initiatives de citoyens et des organisations non gouvernementales (ONG). Les partis considèrent quant à eux que ce n’est qu’un moyen de diffusion parmi d’autres. Loin de privilégier les contenus qui s’adressent aux usagers et permettent des débats, un grand nombre d’offres politiques en ligne se cantonnent à une présentation bien léchée, qui n’offre que le seul accès – certes confortable – aux supports habituels de communication politique20.
Le public et l’utilisation des médias
La médiatisation de tous les secteurs de la société, qui peut aller jusqu’à abolir la sphère privée, est une caractéristique de la « société médiatique21 ». Les capacités et la rapidité de diffusion des informations par les médias ont beaucoup augmenté. Ceux qui traitent l’actualité (télévision, radio et presse quotidienne) touchent presque 100 % de la population. Le progrès technologique a donné naissance à de nouvelles formes de médias, également disponibles 24 heures sur 24. La restructuration du paysage médiatique en a toutefois considérablement modifié l’utilisation. La population leur consacre plus de temps et la valeur attachée à leurs offres a beaucoup évolué. La portée de la presse quotidienne a diminué, la radio est surtout devenue accessoire, tandis que la télévision s’est transformée en média principal d’un public de plus en plus segmenté et axé sur le divertissement.
De façon générale, la télévision, en raison de sa large audience, de sa qualité de contact particulière et de la crédibilité apparente de ses informations, est considérée comme l’instrument de communication de masse ayant le plus grand impact. Les spectateurs la jugent nettement plus crédible que la presse, considérée de façon plus critique par les lecteurs : les images diffusées par la télévision paraissent plus authentiques. Les résultats des enquêtes montrent toutefois que la confiance dans la télévision et la presse a fortement diminué durant les années 1990. Cette perte de confiance qui touche la télévision a été particulièrement spectaculaire si on la compare à d’autres institutions de la vie publique dans les nouveaux Länder. En 1991, la population de l’Est accordait autant de confiance à la télévision qu’à la Cour constitutionnelle fédérale, alors qu’elle affichait, en 1995, une méfiance certaine à l’encontre de la première22.
La consommation télévisuelle en Allemagne a battu de nouveaux records dans les années 1990 et continue à progresser légèrement. En 2003, 74 % de la population allumait son téléviseur en semaine. La durée moyenne passée devant la télévision était de 203 minutes (3,38 heures) par jour. Les jeunes de plus de 14 ans et les adultes regardaient la télévision pendant 217 minutes (3,62 heures) ; les enfants âgés de 3 à 13 ans la regardaient 93 minutes (1,55 heures). Un fossé s’est creusé entre l’Est et l’Ouest en matière d’habitudes télévisuelles : le temps moyen passé à regarder la télévision est globalement supérieur dans les nouveaux Länder, surtout chez les spectateurs d’âge mûr. En 2003, les Allemands à l’Est passaient en moyenne 229 minutes par jour (3,82 heures) devant la télévision, au lieu de 203 minutes à l’Ouest. Cette augmentation a profité ces dernières années en premier lieu aux chaînes privées, tandis que les chaînes publiques perdaient des parts de marché23.
Depuis l’autorisation des radios privées, la fonction d’information de la télévision s’efface de plus en plus derrière celle de loisir. La portée des programmes d’information politique s’amoindrit et ils sont de plus en plus tournés vers le divertissement. Cette tendance doit être placée en regard de l’intérêt porté à la politique en Allemagne : la diffusion de la télévision, le développement de l’éducation et le changement de valeurs intervenu dans les années 1960 et 1970 sont allés de pair avec un net regain d’intérêt des citoyens pour la politique, en particulier par rapport aux années 1950. À la fin des années 1970, environ 50 % des Allemands manifestaient un intérêt pour la politique, encore accentué en période électorale. Depuis 1990, pourtant, on observe une désaffection des citoyens vis-à-vis de la politique ; le point culminant a été atteint en 1997, 40 % seulement de citoyens déclarant s’y intéresser24.
Les groupes cibles ne choisissent pas les mêmes programmes et répondent à des motivations différentes. Les spectateurs des chaînes publiques se procurent l’information à travers les trois médias qui traitent de l’actualité, tandis que les spectateurs des chaînes privées sont nettement plus intéressés par le divertissement et renoncent souvent complètement à la lecture d’un quotidien. Les sondages révèlent que les téléspectateurs s’informent sur les questions politiques de préférence en regardant les principales émissions d’information d’ARD (Tagesschau) et de ZDF (Heute). Les opérateurs publics ont une bien meilleure image dans ce domaine que les chaînes privées. Des enquêtes récentes montrent que 78 % des Allemands jugent qu’ARD est scrupuleuse et exhaustive lorsqu’elle rend compte de l’actualité ; ce chiffre atteint 71 % pour ZDF. En revanche, peu de téléspectateurs s’informent auprès des chaînes privées. S’ils les regardent, c’est pour leurs émissions de divertissement et de détente25.
On remarquera en outre que la transmission de l’information est de plus en plus le fait d’Internet, devenu numéro un des médias auprès de la jeune génération26. Les nouvelles possibilités interactives de communication ont déjà été évoquées, mais on ne peut en aucun cas parler de « révolution de la participation27 ». On touche ici du doigt les asymétries qui perdurent dans l’utilisation d’Internet : en Allemagne, la proportion d’internautes âgés de plus de 14 ans a augmenté à un rythme très rapide, passant de 6,5 % en 1997 à 53,5 % en 2003. En moyenne, les internautes se connectent 138 minutes par jour. Certains groupes de population restent toutefois peu concernés, d’autant qu’Internet continue à recruter dans les rangs de sa clientèle la plus fidèle, constituée d’hommes jeunes, éduqués et actifs. L’accès à Internet étant disponible d’abord dans le monde professionnel et éducatif, les personnes âgées de plus de 60 ans, parfois de 50 à 59 ans, ainsi que les inactifs sont nettement sous-représentés parmi les internautes. La population féminine surfe également moins que la moyenne (45,2 %) et, si l’usage d’Internet augmente, c’est surtout auprès des femmes jeunes et actives. Le risque de « fracture numérique28 » dans la population doit cependant être relativisé, malgré les obstacles d’ordre technique, matériel, cognitif et psychologique qui continuent à en freiner la diffusion. Internet touche aujourd’hui des pans de la population qui semblaient réfractaires voici quelques années et qui se rapprochent maintenant de la moyenne de la population29.
La médiatisation de la politique
La « tendance à la démocratie médiatique » se caractérise par la relation dialectique entre la politique et les médias, qui interagissent dans la formation de l’opinion publique. Pour informer, ces derniers ont besoin d’avoir accès à des informations pertinentes sur la vie politique. Les organisations intermédiaires telles que les partis, les syndicats et les groupes d’intérêt dépendent, quant à elles, des canaux de communication des médias pour toucher le plus grand nombre. Le troc permanent d’informations contre de la publicité est régi par des mécanismes de sélection commerciale. Parmi ceux-ci, et en plus du cadre juridique, il faut nommer les « facteurs d’information30 », la structure et l’organisation de la production d’informations. La politique réagit à l’autonomie des médias par des stratégies de gestion professionnelle à leur égard. On citera à titre d’exemple :
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l’intégration de compétences médiatiques dans l’organisation interne (services de presse, conseillers médias, spécialistes de la manipulation ou « spin doctors », porte-parole des partis, des groupes parlementaires, du gouvernement) ;
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l’organisation des activités en fonction de la production médiatique (« gestion des événements »), qui consiste notamment à planifier les annonces ou à réaliser des scénarios pour les congrès des partis ;
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les techniques de mise en scène pour amener les médias à traiter un thème donné, par exemple les pseudo-événements et les éléments de la « politique spectacle » ;
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les stratégies de personnalisation, qui privilégient les personnes au détriment des programmes.
Un style de politique médiatisé a vu le jour pour mettre en valeur dans les médias les personnes, les thèmes et les points de vue. La communication politique s’en est trouvée globalement changée. La « politique de représentation » se substitue à la « politique de décision ». Médiatisation de la politique et instrumentalisation des médias vont ainsi de pair31.
La professionnalisation de la communication des campagnes électorales, dont on souligne le caractère « américain », en dépit des différences fondamentales existant entre les deux systèmes politiques, fait l’objet d’un vif débat en Allemagne. La gestion moderne des campagnes électorales planifie et met en scène systématiquement les interventions des candidats comme s’il s’agissait d’événements médiatiques32. Le SPD a innové avec sa Kampa lors des élections au Bundestag de 1998, non seulement en raison de son style, très médiatique, mais surtout du fait du choix de son siège de campagne33, doté d’équipements ultramodernes. L’usage de la télévision, qui permet de toucher un large public, est au centre des campagnes électorales modernes, qui ont moins recours aux actions politiques traditionnelles s’adressant aux personnes qui participent à des rencontres ou à des manifestations, et qui sont finalement assez faciles à appréhender. L’électorat est par ailleurs plus volatile, ce qui s’explique par la distension des liens avec les partis et se traduit par des votes « opportunistes ». Les médias jouent donc un rôle de plus en plus important dans la mobilisation de l’électorat. La campagne pour le Bundestag de 2002 a été le point culminant – bien que provisoire – de cette évolution34. Les « duels télévisés » entre le chancelier Gerhard Schröder et son adversaire Edmund Stoiber ont été très personnalisés. Les deux émissions ont suivi une dramaturgie de « confrontation mise en scène35 » (notamment avec un temps de parole strictement encadré) et ont bénéficié d’une excellente audience : le premier duel télévisé, diffusé par RTL et Sat 1 le 25 août 2002, a obtenu 44,8 % de parts de marché, et le second, diffusé le 8 septembre 2002 par ARD et ZDF, 44,9 %. La concurrence entre les deux partis a été soulignée et exacerbée par l’utilisation des résultats des sondages au cours des émissions, ainsi que par l’attitude des candidats. L’importance de la gestion médiatique des thèmes débattus est apparue dans la phase finale de la campagne, lorsque les inondations catastrophiques en Allemagne et le conflit en Irak ont dominé l’actualité de façon inopinée, plaçant à l’arrière-plan les différences jusque-là déterminantes entre les deux candidats, et contribuant à la dernière minute à renverser l’opinion en faveur de la coalition gouvernementale36.
Beaucoup ont qualifié Gerhard Schröder de « chancelier des médias37 » (Medienkanzler) et considéré que sa popularité reposait, entre autres, sur la réussite de ses apparitions médiatiques. Son style est caractérisé par le fait qu’il va à la rencontre du public. Ses « paroles fortes », systématiquement mises en scène, lui permettent de démontrer ses qualités de leader et font partie de son personnage. Elles compensent aussi les erreurs de pilotage et lui permettent de retrouver une certaine autorité. Schröder a fréquemment remporté des succès politiques, tels le « sauvetage du groupe Holtzmann » ou l’initiative « permis de travail » (green card). La gestion des médias par des professionnels de la communication fait partie des outils du pouvoir utilisés par le chancelier, sans qu’il arrive cependant à en contrôler toutes les variables ou à atteindre tous les effets souhaités. Ainsi, la formule de « main tranquille » employée par Schröder est devenue l’emblème de l’incapacité du gouvernement à mener à bien les réformes. Son aura a d’ailleurs faibli depuis le printemps 2004, date à laquelle quelques journalistes du Bild et de Stern ont été exclus des voyages à l’étranger et des entretiens accordés par le chancelier. Cette situation a accouché d’un conflit ouvert entre le gouvernement fédéral et la Bundespressekonferenz38.
La capacité des acteurs politiques à être présents dans les médias, autrement dit leur présence à l’écran, fait aujourd’hui partie de leurs compétences essentielles. Le débat politique se situe de plus en plus dans l’arène médiatique, et les talk-shows considèrent de plus en plus les débats parlementaires en séance plénière comme un forum de formation de l’opinion politique39. Cette évolution pose problème, notamment quant à la genèse des décisions politiques au sein des partis. Leur communication interne souffre de cette médiatisation, qui se préoccupe d’abord de l’image donnée à l’extérieur. L’écart ne cesse d’augmenter entre les dirigeants, au centre de l’attention publique, et la base. En outre, l’exercice déjà périlleux de rédaction de programmes et de recherche de consensus, habituel dans les partis, est difficilement conciliable avec les règles du jeu médiatique. Or, les acteurs de premier plan intériorisent ces nouvelles règles et mettent en œuvre des stratégies de communication directement destinées aux médias. C’est à juste titre que les politologues critiquent ce phénomène : « Dans ce jeu, les perdants sont, au sein des partis, les organisations de militants ; en leur qualité d’association décentralisée de non-professionnels, elles n’attirent l’attention des médias que lors des congrès40. »
Il convient cependant de ne pas oublier que les normes d’information politique sont en train d’évoluer en fonction de deux facteurs déterminants : la montée en puissance du marketing politique professionnel et la soumission du secteur des médias aux réalités économiques. L’influence directe des autorités politiques sur les médias est certes globalement en baisse depuis la déréglementation du secteur de la radiodiffusion, mais les acteurs politiques peuvent instrumentaliser les médias dès lors qu’ils trouvent le moyen de s’adapter aux normes fixées par ces derniers. À leur tour, les journalistes risquent d’être victimes de leur tendance à « faire de l’événement » s’ils ne conservent pas une distance critique. Cette perte d’autonomie potentielle des médias va croissant et s’explique, entre autres, par une pression économique de plus en plus forte, qui semble modifier également le rôle des journalistes et la perception que ceux-ci ont de leur métier. On observe certes un glissement de la politique vers le divertissement, avec des émissions qui ont vocation à atteindre le plus grand nombre de personnes. Pourtant, les critiques sont surtout préoccupés par la déprofessionnalisation progressive de certains secteurs du journalisme, par le rapprochement des responsables politiques et médiatiques (on voit des politiques qui animent des talk-shows ou qui écrivent des articles) et par l’abolition des frontières entre les différents secteurs journalistiques classiques41.
La présentation de la politique : politique/médias/citoyens
Les bouleversements structurels du paysage médiatique ont changé le rôle qu’assumaient les médias dans la formation de l’opinion publique. La progression vers la « société médiatique » témoigne de l’omniprésence au quotidien de l’information et des médias, qui estompe la frontière entre les sphères publique et privée. La « tendance à la démocratie des médias » se définit par la dépendance réciproque entre ces derniers et la politique. Les médias sont de plus en plus un acteur politique autonome. Ils participent à la définition de la politique en posant les problèmes et en fixant les thèmes, tout en influant considérablement sur la perception que l’on en peut avoir. Loin d’être de simples caisses de résonance, ils exercent des pressions sur l’action politique en imposant des priorités et privent ainsi les décideurs d’une partie de leur marge de manœuvre.
En Allemagne, tous les médias abordent les questions politiques, mais un rôle primordial est joué par la télévision, dont le public, par ailleurs de plus en plus segmenté, est surtout attiré par les émissions de divertissement. Ce phénomène a des conséquences ambiguës : la multiplication des programmes télévisés a eu pour corollaire une croissance quantitative du contenu politique des émissions, associée à une baisse qualitative de l’information politique. Les émissions de divertissement ont gagné du terrain par rapport aux émissions d’information, car elles bénéficient d’une meilleure audience. La lutte pour capter l’attention des téléspectateurs, ressource financière importante, s’est parallèlement intensifiée et des émissions très diverses se font concurrence pour attirer un public qui se désintéresse de plus en plus de la politique et qui, de surcroît, est constitué de groupes cibles hétéroclites. La politique est donc globalement peu présente dans les émissions de télévision.
Les programmes politiques commencent à évoluer sous la pression des médias, qui définissent les priorités. Ceci transparaît dans l’appauvrissement du rôle joué par les structures des partis, intermédiaires politiques traditionnels, et par le Parlement en tant que forums de diffusion de la politique. Ce phénomène se caractérise également par le poids croissant de la gestion professionnelle des médias, dont le but essentiel est d’assurer la présence des dirigeants politiques. Les stratégies de personnalisation, associées aux techniques de mise en scène, sont caractéristiques de ce style politico-médiatique. La présentation de la politique se concentre sur des éléments propres aux techniques de médiatisation, tandis que le processus de décision politique lui-même perd en transparence. L’image que véhiculent les médias contraste fortement avec la complexité réelle des processus de décision, dans une démocratie de négociation qui s’appuie sur des procédures à la fois formelles et informelles. Ainsi, la logique médiatique attire d’abord l’attention de l’opinion publique sur les questions conflictuelles, et ne s’intéresse guère à la vie politique au jour le jour, peu spectaculaire.
Il est difficile de dire dans quelle mesure la désaffection vis-à-vis de la politique que l’on observe est due au fait que les médias ne rendent qu’imparfaitement compte de la réalité. La simplification est nécessaire et ce sont surtout la dépolitisation et la vulgarisation auxquelles s’adonnent tant la politique que les médias qui posent problème, alors même que leurs objectifs sont différents. L’omniprésence des caméras de télévision donne l’illusion de participer directement à la vie politique et d’être physiquement proche des acteurs, mais n’explique en rien la motivation de leurs décisions et leur façon de négocier. On ne s’étonnera donc pas qu’un grand nombre de citoyens se sentent dépassés et mal informés, même sur des questions essentielles pour l’avenir.
Bibliographie
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Références bibliographiques complémentaires
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17 juillet 2025CVVVC